Thierry Tchernine


Texte Michel Bidault



Il disparaissait souvent sans laisser d’adresse, mais finissait toujours par revenir. Le 26 février dernier, Thierry Tchernine, ami depuis toujours de l’association, est parti à tout jamais, emportant avec lui les plus exubérantes images des années soixante-dix…



Lui qui ne supportait aucune hiérarchie souriait de se savoir proclamé « chef » de la bande de Maisons-Alfort, ville de la banlieue parisienne dans laquelle il vécut longtemps. Thierry voulait être devant en course, pas ailleurs. Il parlait de ses quinze années de compétitions le regard troublé, l’unique tranche de vie qu’il ait vraiment aimée. Il fut un vrai champion, élégant de style comme en course, deux fois titré en France, meilleur privé en championnat du monde 125, vainqueur du Bol d’Or et d’innombrables épreuves internationales disputées en mercenaire sur toutes les cylindrées. Tchernine vivait les circuits pour vaincre, séduire, festoyer, et appréhendait plus que quiconque l’inexorable marche du temps. Durant ses années de gloire il confiait déjà ses angoisses de « l’après », s’imaginant incapable de côtoyer la normalité… « J’aime la vie avec tous ses excès » se plaisait-il à répéter, comme pour exorciser son comportement presque suicidaire, entrepris dès qu’il eut raccroché sa combinaison de lumières. C’était en 1981, un dernier baroud d’honneur aux manettes d’une  Ducati au Castelet. Douloureuse déchirure, plus que de quitter les lauriers, celle de survivre à presque tous les frères d’armes. Ravel, Appiéto, Pons, Chevalier, Léon, et bientôt Rougerie, le pote, frangin, complice de toujours… Thierry peinait à cacher, derrière le masque de clown cynique qu’il revêtait volontiers, son chagrin perpétuel, presque gêné d’avoir traversé l’épopée si meurtrière en ne se cassant, en tout et pour tout, qu’une clavicule. Lui restait donc à affronter la vie, sans la plupart des amis de l’époque à podiums, ni bolides exutoires. La notoriété ne lui manquait pas, ce n’est que vingt ans après, remis en selle par le TZ Club, qu’il s’est rendu compte de sa popularité, étonné d’être approché par d’anciens fans, reconnu par le milieu… En fait, le véritable manque venait de cette sédentarité obligée, ne plus accrocher la caravane à l’attelage du camion, et rejoindre le diable Vauvert pour retrouver la joyeuse clique. Sans sa personnalité si destructrice, Thierry aurait pu devenir un commerçant prospère, l’affaire de motos qu’il avait montée tournait honorablement, malheureusement, la période coïncidait à ses premiers dérapages et le magasin finira par péricliter. S’ensuivra la montée de l’échelle jusqu’au toboggan sordide, la dépendance à l’héroïne, les plans opaques pour s’en procurer chaque fois davantage, les fréquentations douteuses et forcément l’incarcération au bout du chemin. Une fois libéré, Tchernine ne touchera plus jamais aux drogues dures, mais compensera par l’alcool, l’espoir peut-être d’oublier un temps ses blessures, la certitude aussi de les aviver… Son style de vie aura raison de toute stabilité. Divorce, petits boulots précaires, accidents routiers, le « cas » Tchernine sera souvent évoqué dans les tribunaux, au point qu’il riait d’avoir obtenu un nouveau record : celui des arrestations pour conduite en état d’ivresse ! N’empêche qu’il vivait très mal ses périodes derrière les barreaux, de plus en plus longues, et qu’il n’avait plus de permis de conduire depuis quinze ans, sanction douloureuse pour ce passionné de belles mécaniques, lui qui autrefois aimait tant rouler à bord de son élégante Aston-Martin DB5 ou au guidon de sa BSA en tubes… Thierry aura toujours été l’ambiguïté même. Défroqué de sa noire panoplie, on trouvait un homme plein d’humour, généreux, passionné de littérature, érudit, fasciné par les fleurs, poète, attentionné, tendre fils pour sa mère qu’il ne quittera jamais… Puis ses démons le reprenaient, et perdant tous repères il entrait dans la peau du sinistre Hyde, du roman de Robert Louis Stevenson, dont il connaissait les lignes par cœur. Cet ouvrage (l’Etrange Cas du docteur Jekyll et M.Hyde), le fascinait… L’histoire d’un homme brillant mais tourmenté, dissolvant ses émotions dans un breuvage maléfique, victime d’une double hantise : ne plus voir pour chasser trop de lucidité… Revenu sur les pistes aux manettes de fières anciennes voici une dizaine d’années, le toujours très beau Thierry avait retrouvé grand moral et motivation. Afin de tirer un trait définitif sur le passé, il quitta Maisons-Alfort pour s’installer dans l’Allier, à un coup de gaz du circuit de Magny-Cours. Ses proches voulaient croire en un changement de comportement radical, il l’espérait aussi. Malheureusement, sa maladie finissait toujours par le rattraper. Même l’amour et le dévouement de Valérie, sa compagne depuis trois ans,  ne lui ont pas permis de canaliser longtemps ses débordements. Entre les crises, la compagnie du personnage charmeur et tellement attachant était prisée de tous, jusqu’au prochain dérapage, pouvant se prolonger des semaines durant… Son état de santé considérablement détérioré, suspectant une aggravation inguérissable, Thierry Tchernine l’écorché vif a préféré activer l’inéluctable. Injoignable de tous depuis des jours, il n’a souhaité aucun témoin pour son dernier départ. Ceux qui l’ont connu et aimé estiment qu’il a enfin trouvé l’apaisement. Sa mère, bientôt centenaire, parvient à écarter de ses souvenirs la face tumultueuse de son garçon, conservant en son cœur l’immense tendresse de son fils. Hyde n’est plus, mais nous n’oublierons jamais Thierry Tchernine, champion exceptionnel et personnage aussi torturé que flamboyant…


        Michel Bidault.